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L'expérience
OUYINE n'a rien d'une spéculation
théorique. Elle est même tout le
contraire. C'est une expérience qui colle
au terrain. De là lui vient sa force.
De là lui vient aussi sa faiblesse. Et
ce n'est pas spontanément que les bonnes
voies ont été découvertes
par OUYINE . Avant qu'elles ne le soient, que
de gâchis ! Des conflits, la division,
les haines paralysantes, la méfiance
entre gens du même village et /ou de villages
voisins, mais aussi, d'importantes sommes d'argent
englouties sans résultat. Il s'agit donc,
en la circonstance, de faire sans concession
aucune, le choix du développement de
proximité. Cela suppose du temps à
mobiliser, l'acceptation d'échecs à
répétition, l'aptitude à
résister au découragement, l'obstination
dans l'effort continu. De 1965 à 2000,
pendant trente cinq ans donc, j'ai vécu
et je continue de vivre passionnément
une conviction qui m'a investi tout entier.
Elle me dicte l'idée selon laquelle il
n'est chance pour personne de concevoir une
pensée économique et un modèle
de développement conformes aux besoins
et au génie de l'Afrique, hors la douleur
d'une observation patiente, opiniâtre
et à petite échelle du comportement
et du réflexe sur la base de diverses
opérations de développement de
proximité, opérations suivies,
contrôlées, évaluées
sous différents angles et débattues,
quel qu'en soit le résultat, avec les
agents économiques ruraux eux-mêmes,
c'est à dire les paysans. Je ne puis
dire combien de fois j'ai failli renoncer, tant
la force d'inertie du milieu m'avait désemparé.
Les premiers
succès, après tant de déboires,
c'est seulement en 1995 que je les ai enregistrés.
Après analyse et pour la première
fois, les raisons de ces succès tardifs
mais si encourageants, semblent aujourd'hui
m'apparaître très clairement. Dans
les lignes qui suivent , je m'efforce de faire
partager quelque peu cette douloureuse expérience
de ce que j'appellerais volontiers le marathon
du désespoir.
L'HOMME EST-IL PRET AU
CHANGEMENT ?
L'homme
est-il prêt au changement ? Est-il disposé
à abandonner l'ancien qui le sécurise
pour s'ouvrir au nouveau qu'il se représente,
et avec raison, comme une inconnue et donc comme
une aventure ? L'expérience m'a prouvé
qu'à ces questions, l'on ne peut répondre
que par la négative. Et c'est pourtant
sur ce roc stérile que j'entrepris de
faire pousser les graines d'un développement
de ce type moderne. D'échec en échec
et donc avec le temps, j'ai dû me rendre
à l'évidence comme autour de moi,
bien d'autres responsables administratifs politiques
et des opérateurs économiques
: les paysans sont très conservateurs
et toute innovation, fût-elle dans le
sens du progrès et à leur profit
leur apparaît comme une grave atteinte
à leur liberté, à leur
sécurité, à leur paix intérieure
et donc à leur bonheur. Sur ce plan,
les choses étaient à un point
tel que j'en étais arrivé à
me demander si ce que j'appelais, moi progrès
n'était pas vécu par eux et intériorisé
comme un désordre dans leur existence
et une régression par rapport à
leur quête du bonheur.
NOUS NE SOMMES PLUS
LES MEMES !
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C'est
sur la base de ce doute problématique
et angoissant que je pris un jour la décision
de m'arrêter, de faire le bilan et de
me poser, de poser aussi aux paysans eux- même
une question toute simple : " Au fond,
vous autres paysans du village, que se passe-t-
il au juste dans votre tête quand vous
vous réveillez le matin et que vous devez
affronter une nouvelle journée ? ".
C'est la réponse du chef SEREBO qui constitua
le déclic par lequel un saut qualificatif
se produisit dans mon cerveau, lequel me prédisposa
tout entier à opérer la rupture
d'avec mes vielles méthodes d'approche
de la question paysanne.
Quand je me réveille, me répondit
alors le chef SEREBO, mon souci, c'est ma toilette.
D'abord l'une de mes femmes me donne un peu
d'eau pour me nettoyer le visage, ensuite, elle
me donne de l'eau chaude et je me lave. S'il
y a ce jour là une affaire à juger,
je me rends à l'endroit où se
tient l'assemblée. Si ce n'est pas le
cas, je mange la nourriture que ma femme a préparée.
Je prends mes outils de travail, je les examine,
j'aiguise hache, ciseaux et machettes avec ma
lime ou sur la pierre prévue pour cela
et je vais au champ.
Sur la route du champ, ou dans le champ même,
il y a toujours mon palmier. C'est obligé
que je m'y arrête pour me sentir bien.
Je m'y arrête donc et je bois mon vin
du matin. Je traite avec soin mon palmier (chauffage,
nettoyage etc) et je vais au travail. |
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Au champ,
ma préoccupation, c'est de ne pas être
en retard sur la saison. Je travaille donc dur
et vite. A midi, je retourne au palmier. Je
bois mon vin de midi, je me repose un peu et
je reprends le travail. A seize heures, le travail
est terminé pour cette journée.
Je passe au palmier avant de rentrer au village.
A l'entrée du village, je vérifie,
par les bruits, paroles, cris et signes de tous
ordres qui me parviennent ou que je perçois,
qu'il n'y a rien d'anormal au village. Une fois
au village, je me lave, je mange et je m'allonge
dans ma cour pour me reposer, pour bavarder
avec mes femmes et mes enfants ou avec des visiteurs.
S'il n'y a ce soir-là ni manifestation
artistique ou religieuse ni affaire à
juger, eh bien ! Je rentre dans ma case et je
dors. Le lendemain, c'est la même chose,
sauf s'il y a un événement exceptionnel
.Voilà ma vie au village "NON ,
le chef SEREBO et moi, nous sommes et demeurons
des frères biologiques mais
je
dois m'en convaincre. NOUS NE SOMMES PLUS LES
MEMES ! Son espace est un et réconcilié,
le mien est éclaté et tous mes
tessons d'espace sont en conflit. Et ce n'est
pas une hiérarchie que j'établis
en proclamant cela .
NOUVELLE VISION DE
MA POLITIQUE DE DEVELOPPEMENT RURAL Haut
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Pour
moi, tout était clair désormais.
Toute tentative de vouloir imposer à
nos paysans des schémas de développement
qui ne tiendraient pas compte de leur être
fondamentalement conservateur et ritualiste
serait vouée à l'échec.
Il manquait un moteur valide au vieux train
de banlieue et je ne comprenais pas moi, qu'il
refusât de se mettre en mouvement. Je
dis, le moteur de la vielle société
est en panne.
Une fois donc la rupture idéologique
opérée en moi, j'ai repensé
toute l'organisation du village, du pays rural
et du milieu paysan en tant que totalité
et socle sans la reconstruction duquel le pays
tout entier ne saurait véritablement
retrouver ses marques ni , à plus forte
raison, accéder au développement.
Dans
cette nouvelle vision de ma politique de développement
rural, j'ai été convaincu de l'idée
selon laquelle le développement du milieu
rural devait reposer sur huit piliers : |